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Yvonne Kleiss-Herzig: esquisses de féminisme

01/05/2018
La France de l’autre rive de la Méditerranée a offert il y a un siècle un espace d’expression insoupçonné à la mouvance féministe. Des Européennes et des Maghrébines se sont rapprochées dans une même lutte féministe. Il faudra cependant attendre les années 1930 pour qu'une prise de conscience collective émerge véritablement. Le parcours artistique d’Yvonne Kleiss-Herzig, née en 1895 à Tizi Ouzou d’une mère alsacienne et d’un père suisse est à cet égard révélateur.
Danseuses Ouled Naïl (Kabylie).

Les choix artistiques d’Yvonne Kleiss-Herzig tendent à trouver leurs racines entre l’héritage paternel à tendance kabylophile et la tendance féministe caractéristique de son époque. Des porteuses d’eau aux jeunes Ouled Naïl vendant leurs charmes, on constate que la figure de la femme kabyle, à la condition relativement libre, occupe près de la moitié des scènes de genre, peintes par notre artiste. L’objectif est donc de retracer l'histoire de cette rencontre coloniale entre Yvonne Kleiss-Herzig et les femmes des tribus kabyles des Ouled Naïl à Bou Saâda et Biskra - et des tribus berbères Chaouïas du massif de l’Aurès, les mêmes qu’avait rencontrées sa contemporaine ethnologue Germaine Tillion, relayant le « mythe kabyle » qui se développa dès la conquête dans l’imaginaire colonial. On doit cette expression à l’historien Charles-Robert Ageron, qui qualifie ainsi le corpus de pensée glorifiant les Kabyles et dénigrant les Arabes. Le puissant impact du « mythe kabyle » sur la mentalité des colons aura des conséquences sur leur interprétation des différences de mœurs sociales et religieuses entre les peuples arabes, kabyles et touaregs, ainsi que sur leur perception de la condition féminine au sein de ces communautés. À ce propos, la chercheuse américaine Patricia Lorcin explique : « Les femmes arabes et kabyles avaient, en référence à tout modèle français, des carences, mais les secondes - ne portant pas le voile, faisant habituellement partie d’un groupe monogame et participant à des activités économiques comparables à celles des paysannes françaises - dépassaient la femme arabe ». Ainsi, le mythe kabyle prêta à la Kabylie des caractéristiques la rendant propice à l’assimilation totale. Les Français travaillèrent à la modification du droit musulman en usage, aboutissant en 1916 au Code Morand. Seul le statut des femmes kabyles, où s’appliquait une législation spécifique, fut réformé en 1930, bannissant le mariage des filles de moins de quinze ans.

Au-delà d’un hommage à sa province natale, il s’agit très probablement d’un choix délibéré d’Yvonne Kleiss-Herzig de représenter en majorité des femmes berbères : Chaouïas des Aurès, Kabyles et Ouled Naïl de Bou Saada et Biskra, toutes aux mœurs plus libres que les femmes arabes. La galeriste Giulia Pentcheff, à l’occasion de son exposition Femina, la Femme sous le regard des artistes organisée à Marseille en 2014, partage cette conception féministe à propos de ce portrait de Femme Ouled Naïl: "Il est intéressant de constater que le regard porté par la femme artiste ne diffère pas toujours de manière évidente de celui de l'homme, notamment dans le contexte colonial. Plutôt que la simple fille de joie à la mode orientale, ne serait-ce pas cette licence originelle qu'Yvonne souhaite nous montrer à travers cette femme au regard insolent ? L'étalage de ses richesses, la fermeté de sa pose et la cigarette tenue sans honte, contribuent à conférer à cette Naïli la force d'un caractère masculin." Grâce au regard méticuleux d’Yvonne, le spectateur n’est plus victime de l’anecdote orientaliste et peut s’émerveiller de ces ornements féminins d’une beauté ethnographique : celui des détails finement retranscrits de la parure ostentatoire des Ouled Naïl. Ainsi, le diadème articulé à double rang de l’Atlas saharien qu’arbore avec fierté cette Naïli désinvolte n’est guère une fantaisie Art déco.

En choisissant de portraiturer par ailleurs le personnage de céramiste, Yvonne rend hommage à la magie de la potière kabyle qui consistait à reproduire, à partir de la terre, une union mystique avec l’élément minéral à l’image d’un mariage humain. Car comme l’explique l’historienne kabyle Makilam dans son ouvrage La Magie des femmes kabyles et l’unité de la société traditionnelle (L’Harmattan, 1996) : « L’argile source du monde créé appartient à la femme ». La chercheuse parvient aussi à mettre en évidence le caractère magique de la structure cyclique des activités traditionnelles kabyles.

 

 

Lorraine Engel-Larchez
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