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Mutants perpétuels: les cyberjeunes

01/03/2018
Après bien des lettres (X, Y, Z) et des étiquettes (Baby boomers, Génération Bof , Millenials, Digital natives), la jeunesse semble s’être stabilisée… dans un devenir cohérent. Certes, il y aura toujours des modes et des sociologues-consultants désireux de se distinguer dans leurs étiquetages, mais aucune révolution majeure en perspective qui justifiera ceux-ci fondamentalement, dans la mesure où la révolution a déjà lieu, chaque jour, sous nos yeux ; les « cyberjeunes » sont là pour très longtemps, n’en finissant plus d’épouser les vagues et les remous du cybermonde. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Quel monde préparent-ils, sans doute à leur insu ?

Ces jeunes sont des mutants perpétuels. Leurs réseaux sociaux leur servent de matrice identitaire, et non simplement de carnet d’adresse interactif comme pour leurs aînés. Ils y fabriquent spontanément des « égosystèmes » leur permettant, par le partage narratif incessant de leur quotidien, de conférer du sens à ce qu’ils vivent, à ce qu’ils deviennent. Les égosystèmes représentent la grande nouveauté de la jeune génération. Il s’agit de communautés mi-réelles mi-virtuelles – nous dirons « transréelles ». Réelles, car composées de vraies personnes, qui interagissent entre elles ; virtuelles, car leurs interactions s’effectuent via les écrans. Ces cybercommunautés sont vitales pour les cyberjeunes. Elles leur permettent de « digérer » les situations qu’ils traversent, d’intégrer les événements vécus à leur propre existence, à leur histoire intime, au point que, si par malheur le lien avec elles venait à s’interrompre, ils en éprouveraient un malaise pouvant confiner à la « nomophobie » (pour « no mobile phobia », la peur de ne plus être connecté à son écosystème grâce son smartphone). Le but des cyberjeunes consiste d’abord à se faire les héros de leurs propres égosystèmes, avant même le souci de briller dans la réalité pure – au travail ou en famille, par exemple.

La cybermodernité accorde davantage de crédit au transréel qu’au réel seul. La réalité augmentée vaut plus que la réalité nue, et un individu connecté à son égosystème vaut plus qu’un individu isolé, en termes de performance, d’intelligence, de distraction, de rayonnement et de potentialités. À l’inverse, les non-digital natives continuent d’accorder une place prééminente au réel : pour eux, une balade en forêt ou un week-end sans Internet ont une valeur ontologiquement supérieure ; la déconnexion est un gage de sagesse, de paix intérieure, d’exploit, de détox, de recentrage sur l’essentiel. L’essentiel, pour les cyberjeunes, se situe en revanche à l’exact opposé : maintenir la connexion, démultiplier l’ubiquité transréelle, ne jamais se couper de la virtualité. On mesure le fossé qui sépare les cyberjeunes de leurs aînés ! Les premiers, cybermodernes, œuvrent à l’avènement d’un « co-individualisme » où tout ce qui se vit se partage et où seul ce qui se partage se vit pleinement ; les seconds, hypermodernes, restent prisonniers de leur individualisme de consommation et d’une vision concurrentielle de la vie « réussie ». 

Cette génération de jeunes prépare un monde de playlists, où les goûts, les préférences, les idées, les tendances, les choix se voient immédiatement identifiés, partagés, évalués – comme archivés-analysés par l’intelligence artificielle. Un monde translucide, qui ne cesse d’injecter du flou (décisionnel, informationnel, identitaire) dans la transparence promise, proclamée, foncièrement factice. Un monde où l’être humain se réjouira du Deep Curse – de l’« Envoûtement profond » qui dématérialise nos vies et nous fait courber devant la machine –, plutôt que de le contester, voire de le combattre.

 

Vincent Cespedes
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